Le Cotentin, la Maison Elmer
&
l'art de ralentir
découverte d'un coin sauvage normand bien gardé
Panneau dans le village du Rozel
En avant direction le Cotentin !
Je quitte la Suisse Normande pour me rendre plus au Nord, dans le Cotentin. Pour être tout à fait franche, je ne savais pas situer cette région sur une carte avant d'organiser mon séjour. Et si toi non plus, alors sache qu'il s'agit de la péninsule située dans le département de la Manche. Et avec mes mots : c'est le bout du petit bras en haut à droite de la Bretagne ;)
J'ai rendez-vous au Rozel, petite bourgade à l'ouest du Cotentin. Pas si simple de se rendre dans ce coin quand on n'est pas véhiculé. Il m'aura fallut enchaîner quelques trains et faire du stop* pour arriver dans ce charmant village au bord de la mer. Le GPS me propose un mauvais itinéraire pour me rendre à ma destination finale et je ne vois aucune pancarte qui me mette sur la piste. C'est finalement au bout d'un chemin cabossé, juste après une ferme où quelques vaches dégustent joyeusement du foin fermenté que je découvre la Maison Elmer. C'est ici que je vais séjourner les neuf prochains jours. J'ai eu vent de cet écolieu en décembre dernier par Jonas, un des habitant.e.s du lieu. Notre rencontre est assez improbable : j'étais chez moi en Haute-Savoie et j'avais prévu de me rendre à l'Ecrevis, un tiers-lieu à Annecy, pour aller écouter un gars présenter sa BD Les Quatre Vents sur un habitat collectif où il avait vécu auparavant. La veille de la présentation, je partais randonner à quelques kilomètres d'Annecy pour passer la nuit en refuge à 1700m d'altitude. Arrive un groupe de trois personnes au refuge, chacun.e se présente et là je découvre que parmi elleux se trouve le fameux gars avec sa BD ! Drôle de coïncidence ! Je retrouverai donc le lendemain soir Jonas, partageant ses aventures humaines au sein d'un collectif qui a finit par se dissoudre. Il me proposera de lui rendre visite un jour dans le Cotentin, où il a rejoint un nouveau projet d'habitat partagé : la Maison Elmer. Quelques mois plus tard, me voilà chez lui.
*Petite anecdote : le stop ne semble pas trop pratiqué dans le coin car j'essuie un paquet de refus. Une dame finit par s'arrêter et me conduit jusqu'à ma destination. En arrivant, je me rends compte que j'ai perdu mon téléphone ! J'ai du le faire tomber à côté de la route quand je suis montée dans la voiture ! Ni une, ni deux, nous voilà reparties faire le chemin inverse pour le retrouver... jackpot ! Il était bien là. Et hop, j'aurai eu le droit à un double voyage, merci madame !La Maison Elmer et son potager
Le Cap du Rozel
La Maison Elmer
Jonas n'est pas là pour m'accueillir, il était prévu qu'il arrive dans deux jours. C'est aussi les vacances pour d'autres habitant.e.s, et je me retrouve presque seule pour le week-end. Je vois ça comme l'occasion de découvrir les lieux à mon rythme et de me ressourcer. Il faut dire qu’enchaîner deux lieux de vie n'est pas très conseillé car ça demande de l'énergie de passer d'un collectif à un autre. La présentation des espaces est rapide, je sens que tout le monde est pressé de partir. Avec les indications de Jonas par message et les quelques explications à mon arrivée, je décide de faire comme chez moi. Je m'installe dans une chambre et pour me sentir utile, je propose de cuisiner.
J'ai quand même la chance de passer ma première soirée avec Adeline et ses deux enfants avant qu'iels ne filent en vacances. Adeline m'explique qu'il y a en tout sept adultes et quatre enfants qui vivent actuellement sur les lieux. Le terrain est composé d'une grande maison, une dépendance, un garage et un jardin qui fait le tour de la maison. Chaque habitant.e/famille a un espace privatif et vit soit dans une partie de la maison, soit à l'extérieur dans un camion ou un mobil home. Le reste des espaces est commun à tous.tes. et permet d'accueillir jusqu'à huit visiteur.euse.s comme moi. Je retrouve les principes de l'autogestion que j'avais expérimenté à El Capitan : chacun.e cuisine pour soi et pour les autres, fait le ménage. Il y a un pot commun à l'entrée pour déposer une participation libre et consciente et qui fait aussi office de tirelire pour les courses.
La maison et le terrain appartiennent à Adeline. Elle a fait le choix de les partager avec d'autres personnes pour vivre une expérience en collectif et mutualiser les espaces. Une association a été créée pour simplifier l'organisation et permettre l’émergence de nouvelles initiatives. Il y a encore très peu de communication sur la Maison Elmer mais ça ne devrait pas tarder. Le projet en est encore à ses débuts et le collectif fait le choix de la lenteur. Un moyen de s'apprivoiser en douceur tout en respectant le rythme de chacun.e. Leur intention ? Mettre à disposition les espaces communs pour des petits groupes qui souhaitent se retrouver pour des ateliers, des formations, le temps d'un week-end ou de plus long séjour. Récemment, la Caravane des Sexualités Joyeuses, coordonnée par le collectif Chouette et Paillette, a proposé des ateliers autour du consentement, ouverts aux habitant.e.s de la région. Pour le moment, il n'y a aucune volonté de faire de bénéfices sur ces activités, c'est juste pour le plaisir d'offrir des espaces de créativité. Le collectif organise aussi deux temps forts durant l'été, appelés ZOUAVE, pour Zone Ouverte Au Vivre Ensemble, et qui rassemble de nombreux visiteur.euse.s sur une semaine pour partager des moments de joie et de créativité. L'occasion de dévoiler ses talents en tout genre ! Ça donne envie d'aller y faire un tour, surtout à la ZOUAVE du mois d'août qui se prolonge par un festival au sein du château du Rozel.
Une autre association, créée depuis plus longtemps, fait office de relais pour les initiatives portées par la Maison Elmer et d'autres sur le territoire : Localicoco. Il existe notamment une lettre informative envoyée par mail et un document papier, la gazette du Cri du Coco, qui décrivent les activités du coin avec poésie. J'ai eu le plaisir de participer à un atelier d'écriture animé par Jonas pour alimenter la prochaine édition de la gazette. Il me tarde de voir le rendu final !
"L'ascension du Mont de Doville" - Crédit photo : Jonas
La belle équipe de cyclistes
Les dunes d'Hatainville
Pause contemplative
L'art de ralentir
Le reste du week-end, j'ai profité du calme pour aller découvrir les environs, en pédalant dans les dunes et en courant le long du cap. Les paysages sont sauvages, vallonnés. J'en prends pleins les yeux et ce n'est que le début ! J'ai la chance d'être tombée sur la semaine stage vélo-photo organisée par Marine, une habitante du Cotentin, passionnée de photo argentique, féministe, apicultrice, amoureuse de la région et de ses fromages. Nous partons avec un petit groupe sur nos vélos pour trois jours d'itinérance dans la campagne, nos appareils photos autour du cou. Je découvre le plaisir de prendre le temps, le temps de contempler, de voyager au grès du vent, de grimper et dévaler les collines, avec vue sur la Manche et sur le bocage normand. La centrale EDF vient ternir quelque peu le paysage mais on est vite rattrapé par la beauté de la mer et des îles anglais qu'on aperçoit au loin. Le soir, nous logerons au Réaume, un petit paradis bien caché par un groupe d'artistes, maraîchers, producteur de shiitakés, éleveurs de chevaux, qui ont décidé de vivre en communauté sur ce beau domaine. Je prends beaucoup de plaisir à partager leur tablée, arrosée d'un délicieux cidre produit sur place, tout en écoutant leurs récits : les concerts organisés dans la grange, le soin apporté aux multiples animaux de la ferme, leur métier passion. Je suis fascinée par leur personnalité, et j'envie leur complicité et cette vie, hors du temps.
Le lendemain, après quelques heures de route sur la voie verte et une grosse montée pour atteindre le sommet de Doville, c'est dans une jolie maison de campagne que nous passerons la nuit. Le collectif féministe des Cruelles-Truelles y a établit son QG et accueillent leurs ami.e.s qui souhaitent s'y ressourcer. L'intérieur est décoré avec goût, la couleur des murs en chaux-terre-paille apporte de la vie au lieu et nous passons une soirée délicieuse à boire du Poiret, comparable à un cidre à la poire, et à manger du Priou et du Pinchon, deux excellents fromages du coin qui ne s'exportent nul part ailleurs. Notre voyage prendra fin après une journée a défié le vent ! Jonas me parle de l'AlterTour, un tour à vélo itinérant qui part à la rencontre d'alternatives en France et ailleurs. Jusqu'à soixante joyeux.es cyclistes de tous horizons se retrouvent chaque été pour partager un bout du parcours. Hop ! Je glisse ça dans ma todolist parmi les choses à faire car ça sonne comme une belle aventure humaine.
Je suis ravie de ce voyage à vélo, et des belles rencontres faites sur le chemin. Je rêve d'organiser à mon tour un voyage à vélo en Haute-Savoie pour découvrir et faire découvrir des lieux alternatifs dans la région. Les trois jours suivants seront consacrés à l'art du développement photos, et je découvre que sur trente-six photos prises, seulement huit sont visibles sur la pellicule et deux exploitables ! Bon, pour le talent de photographe, on repassera... Je reste très reconnaissante d'avoir eu l'opportunité de vivre une semaine mémorable dans cette belle région sauvage que je ne connaissais pas il y a encore quelques jours. Je conclue ce séjour dans le Cotentin par une journée portes ouvertes pour découvrir une ferme collective hébergée par l'association des Fonds de Terroirs. Un air de festival plane sur les lieux et je me laisse entrainer par l'atmosphère léger qui règne sous le chapiteau, en compagnie de personnes qui respirent la bienveillance. Je réalise que je n'ai jamais vu quelqu'un.e "geeker" sur son téléphone, et quand quelqu'un sort le sien, il s'agit très souvent d'un téléphone et non d'un smartphone. C'était également le cas sur les jours précédents, on dirait qu'ici le temps s'arrête et que le présent est roi.
"Boys band dans les dunes" Crédit photo : Mariline
"La tête dans le foin fermenté"
"Papi-llion"
"Ciao Réaume, ciao Yam" Crédit photo : Mariline
Et dans ma tête, il se passe quoi ?
Ces derniers mois, je sens que j'ai envie de tout faire. Que tout me donne envie. Une forme de boulimie de la découverte, à réaliser de toute urgence. Là, en ce moment, j'aimerais découvrir la vannerie, le collage, approfondir la photographie argentique. Je me sens l'âme d'une poète, d'une clown, d'une conteuse. J'ai envie d'apprendre à faire du fromage, m'occuper d'un troupeau de chèvres, faire les marchés, maraîcher, planter des semis, troquer des graines. Etre paysanne-boulangère, cueillir des plantes comestibles sauvages, organiser un tour à vélo, bâtir des murs en chaux-terre-paille. Pourquoi pas tenter à nouveau le surf, écrire une pièce de théâtre engagée. Je me sens animée par tout ce que j'entends, inspirée par toutes les personnes que je croise. Je suis excitée par ces nombreuses idées, et en même temps ça me donne le tournis. Est-ce qu'une vie suffit à explorer tout ça ? Et encore, toutes ces envies me sont venues après quelques jours dans le Cotentin, alors je n'ose imaginer la suite...
Je me pose beaucoup de questions, tu t'en doutes sûrement. A la maison Elmer, quand Adeline s'est posée avec moi le premier soir après avoir couché les enfants, on a discuté Communication Non-Violente (CNV), sa découverte du clown, notre rapport aux relations avec les autres. Le surlendemain, c'est avec Amandine que j'ai échangée sur le fait d'oser montrer sa vulnérabilité au sein d'un collectif et la difficulté d'accéder à la vie qu'on désire dans notre société actuelle. J'ai été touchée par leurs partages et nos échanges résonnent encore dans ma tête.
Mes pensées s'attardent sur le dernier point évoqué avec Amandine. Je rêve de choses qui me paraissent simples sur le papier : un habitat sobre et léger, dans la semi ruralité, proche des montagnes, un terrain suffisamment grand pour accueillir d'autres habitant.e.s qui partagent mes valeurs. On pourra se déplacer sans difficulté à vélo, il y aura un potager et des ateliers en tout genre organisés. Des visiteur.euse.s pourront séjourner sur place, on partagera nos connaissances et on célèbrera la vie. Je serai engagée dans de nombreuses associations et je passerai mon temps à créer du lien, dire à ceux qui comptent pour moi que je les aime. Je passerai aussi du temps avec moi-même, pour nourrir mes besoins et cultiver ma paix intérieure.
Je ne rêve pas d'un métier, ni de gagner de l'argent. Je ne rêve pas d'une grande maison, d'une grosse voiture, d'une longue carrière. Je rêve de simplicité, d'authenticité, de liens humains et non-humains. Mais même ce genre de rêve à un prix. Je le vois bien à travers les récits que j'entends autour de moi, les lieux que je visite. L'argent a beau être un moyen, une manière de valoriser ses compétences, je ne peux pas m'empêcher de sentir qu'il contraint mes choix de vie. Car là, tout de suite, sans tune, je ne peux pas réaliser ce rêve. Et même si j'y mets toutes mes économies, il faudra bien que j'en trouve encore pour faire durer ce style de vie.
A méditer.