Le Bois du Barde

les mains dans la terre, mon cerveau déconnecte

Panneau à l'entrée de l'Eco-Domaine Le Bois du Barde

Le centre Bretagne, ça se mérite !

Après plusieurs semaines en Normandie, mon tour continue du côté de la Bretagne. Avant de rejoindre un nouvel écolieu, je décide de faire une "pause" d'une semaine pour recharger mes batteries. Car oui, je constate que ça demande de l'énergie de passer d'un collectif à l'autre. Il faut dire que dans ma tête il se passe tellement de mouvements quand je suis immergée dans un lieu alternatif au côté de personnes inspirantes ! Mon cerveau bouillonne de réflexions, d'idées et surtout de prises de conscience. Alors je me dis que ça vaut le coup de laisser mes pensées infuser un peu avant de repartir dans une nouvelle énergie. Je m'accorde deux jours à Rennes chez ma cousine, une semaine à Nantes chez des ami.e.s et un weekend "retrouvaille" avec des ami.e.s de formation du côté de Cholet. Je me sens entourée et écoutée, c'est ce dont j'avais besoin avant de repartir à l'aventure. Et sacré aventure ! Il m'aura fallu un covoiturage, quatre stops* et une bonne heure de marche au cumulé pour rejoindre ma prochaine étape dans le Kreiz Breizh (Centre Bretagne en breton). En arrivant dans les Côtes d'Armor, à Mellionnec, un bourg de 430 habitant.es, j'ai été surprise d'apprendre que plus d'une centaine d'associations y siégeaient. J'avais entendu dire qu'il y avait beaucoup d'initiatives dans la région, j'étais curieuse d'aller découvrir quelques-unes d'entre elles.C'est à l'Eco-domaine Le Bois du Barde que je décide de poser mes valises. Le lieu est connu dans le réseau des écolieux parmi ceux qui se maintiennent après de nombreuses années et c'est ce qui m'a convaincu d'aller y faire un tour. Je suis passée cette fois-ci par la plateforme wwoof France pour confirmer quinze jours de bénévolat. J'allais enfin mettre la main à la pâte ! 

En arrivant sur les lieux, je prends mes marques rapidement. Je commence à avoir l'habitude de me créer un cocon dans un endroit que je ne connais pas encore. Je réalise que j'ai de la chance car j'ai encore une chambre rien que pour moi. Ce n'est pas toujours le cas quand on est de passage dans ce genre de lieu. Je rencontre les membres du collectif au fur et à mesure : il y les propriétaires de la ferme Gilles, Anne-Laure et leurs trois enfants, Nicolas, un habitant installé depuis trois ans et un couple de wwoofeur.euses et leurs deux enfants. Ces derniers sont déjà venus l'année dernière et ils reviennent avec l'intention de faire une demande d'inclusion dans le collectif (elle sera approuvée par ailleurs !). 

Je découvre aussi les espaces qui composent le lieu à mon rythme. Il y a la maison de Gilles construites par les habitant.es, où Gilles, Nicolas et moi dormons. La maison d'Anne-Laure et des enfants un peu plus haut sur le terrain. Il y a un potager avec trois serres, une sellerie, des enclos pour les ânes et les poneys, un cannarier avec des oies, un poulailler. Plus bas, je tombe sous le charme de l'aire naturelle de camping, ses hébergements insolites et ses espaces collectifs en autogestion. Une grange avec un grand préau que je devine avoir abrité de nombreux évènements et fest-noz complète la partie habitée du domaine. De l'autre côté de la route, plusieurs vergers et des espaces forestiers prolongent les lieux et offrent un parcours de randonnée dans les chemins creux. Les paysages me ravissent, je me sens couper du monde ici et j'ai hâte de découvrir ce que ça me fait de vivre "loin de tout" pendant deux semaines.

*Petit conseil pour le stop : se munir d'une ardoise pour écrire sa destination, ça peut aider ;)

Panneau pour se rendre dans les différents espaces du domaine

Vue d'une partie du potager

Aire naturelle de camping

Les parties communes au collectif

Les mains dans la terre

C'est ma première expérience en wwoofing et je suis très excitée de commencer. Je sens en moi depuis quelques années une appétence pour le jardinage, alors c'est l'occasion de découvrir si j'ai en quelque sorte idéalisé le sujet ou non, et si je vais vraiment aimé ça. Au Bois du Barde, je comprends que l'organisation est un peu particulière pour les wwoofeur.euses. C'est avant tout l'expérience du vivre ensemble qui est mise à l'honneur, dans un cadre de souveraineté totale. C'est à nouveau le principe de l'autogestion qui est appliqué au quotidien. Un panneau des chantiers qui requièrent de l'aide est exposé dans la pièce principale. Il y a un.e habitant.e référent.e par thématique (potager, camping, bricolage, ferme, régulier et autres), et n'importe qui peut apporter son soutien en s'emparant d'une tâche à accomplir. Aucun horaire ni durée n'est spécifié, tout se base sur une confiance des un.es. des autres. En d'autre terme, personne ne me dictera quoi faire ni quand, je suis maîtresse de mon temps et de ma charge de travail chaque jour. Je suis à l'aise avec ce fonctionnement, qui demande une certaine indépendance et de la proactivité. 

Je décide de commencer par des actions au jardin, et je demande l'aide de Nadège, nouvelle habitante, pour me montrer les gestes et le matériel. Je prends doucement mes marques et je développe un intérêt certain pour ce charmant potager. Désherbage des allées, préparation des planches, apport d'amendements, paillage, semis, installation de plants et plantation des graines, création de tipis... Je ne chôme pas ! Je découvre une activité à la fois physique et méditative; ça me plaît beaucoup. J'accompagne ce nouvel hobbies par la cueillette de plantes sauvages comestibles car le domaine en est rempli, et je prends beaucoup de plaisir à me concocter des soupes d'orties et des salades de nombrils de vénus, d'oseilles sauvages et pissenlits.

Rapidement, je trouve mon rythme et je suis de plus en plus autonome chaque jour. Je suis marquée par la "bonne" fatigue procurée par le fait d'être dehors toute la journée, et l'effet bénéfique sur mon cerveau. Je ressens aussi moins le besoin de m'occuper le reste de la journée, comme si j'était suffisamment nourrie par le travail accompli et les moments simples avec le collectif. Je suis très loin du schéma que je vis habituellement. A dire vrai, je ne sais pas à quand remonte la dernière fois où j'ai passé plus d'une semaine à rester tranquille le soir chez moi et à me coucher à la même heure. Ca me fait un bien fou ! 

Panneau des chantiers

Vue d'une partie du potager et ses tipis

La Pouponnière

Plants de tomates et persil sous serre

Immersion dans la vie d'un collectif

Je me rends compte que bien que cela puisse être simple pour moi de prendre mes marques dans un nouveau lieu de vie, ce n'est pas toujours le cas au sein d'un nouveau collectif. Mon statut de wwoofeuse s'apparente à celui d'habitante temporaire. J'ai une chambre dans la maison principale, je prends mes repas du midi avec le collectif et en petit comité le soir, j'utilise la cuisine et la salle de bain commune, je participe même aux réunions de chantiers du mercredi et je peux si je le souhaite observer les réunions habitant.e.s et partager mon ressenti quant à ce qui se dit ! Autant de moments collectifs durant lesquels j'essaye de trouver ma place, avec le soucis (mon soucis) de ne pas en prendre trop. 

Il m'aura fallu bien dix jours pour m'autoriser à montrer ma "vraie" personnalité. 

Au début, je ne me suis pas sentie légitime de m'exprimer sur le fonctionnement des temps collectifs. Par exemple, j'ai été rapidement affectée par le ménage dans la maison. Mon besoin d'ordre était tel que je ne supportais pas que la vaisselle traine, si bien que je commençais à faire souvent celles des autres. Un sentiment d'injustice a commencé à grandir en moi et je n'ai pas osé l'exprimer car je me répétais "tu n'es là que pour deux semaines, tu ne vas pas changer leurs habitudes, ils vont te trouver relou !". De même pour les repas partagés, j'ai réalisé que le modèle du chacun se ressert comme iel veut m'est inconfortable car je ressens à nouveau de l'injustice pour celleux qui mangent lentement. A nouveau, je ne me suis pas sentie capable de verbaliser ma gêne au groupe. Pour apaiser mes frustrations, j'ai appliqué le principe de l'auto-empathie que j'avais pratiqué pendant ma formation sur la Communication Non-Violente (CNV), et j'ai finalement décidé de lâcher prise sur ces situations. 

Dans les temps en groupe, j'étais souvent spectatrice. Je réalise que la présence de familles au sein d'un collectif apporte une certaine familiarité dans les échanges, et je ne sais pas toujours comment me comporter au milieu de tout ça. Les enfants sont parfois directs dans leur propos, et je peux me sentir blesser par leurs mots, et l'énergie qu'iel diffusent me fatigue par moment. Là aussi, j'ai du apprendre à respecter mes limites et les exprimer pour mieux vivre ces temps collectifs. J'ai notamment eu la chance de partager mon ressenti lors d'une réunion habitant.e.s. qui avait pour objectif de donner son consentement ou non sur de nouvelles propositions d'organisation émises par les membres. En tant qu'observatrice, j'ai eu l'opportunité d'écouter les habitant.es. partager leurs émotions sur des sujets qu'iel leurs étaient désagréables. J'ai trouvé inspirant de constater que la communication est possible au sein d'un collectif et la vulnérabilité des un.e.s et des autres accueillie sans jugement. Je constate la nécessité de mettre en place des processus et des outils pour pouvoir parler de ce qui se joue en nous et d'être bien accompagné pour apaiser les tensions.

En me remémorant les moments de frustrations que j'ai pu vivre du fait ne pas exprimer mes ressentis au groupe, je réalise l'importance de prendre soin de mes besoins pour vivre pleinement mon expérience. Mes peurs du jugement et du rejet m'enferment dans un modèle de gentille petite fille qui ne fait pas de vagues et s'adapte à toutes situations. Or, je sens que ce rôle me fait baisser en vitalité et m'éloigne des autres. A quoi bon partir à l'aventure si je ne la vis pas à fond ? Je comprends que montrer ma personnalité telle qu'elle est, exprimer mes émotions, c'est me reconnecter au monde, et à moi-même. 

Après plusieurs jours de chemin intérieur pour trouver ma place, j'ai naturellement montrer la vraie Eloïse et mes relations avec chaque membre du collectif n'en ont été que meilleures ! 

Avec quoi je repars ?

Je repars légère dans ma tête, avec une nouvelle compréhension du collectif, basée sur l'expérience terrain. Je comprends mieux l'aspect "facteur humain" qui explique que de nombreux écolieux ne se maintiennent pas dans le temps. Au Bois du Barde, l'humain est au centre et c'est certainement sa force.

Je repars énergique dans mon corps. J'ai adoré chaque activité et la pédagogie autour du jardin. J'ai déjà hâte de poursuivre mon chemin pour continuer à apprendre les mains dans la terre.

Je repars enfin le coeur lourd car deux semaines c'est court et que les enfants c'est attachant...

A chaque fin de page d'un nouveau récit, j'ai envie de me demander "comment je me sens ?". Cette pratique, découverte lors de mon stage de Communication Non-Violente, permet de mettre de la conscience sur ses émotions en mettant des mots sur ce qui se joue à l'intérieur de nous à l'instant T. Pour moi, ça a un réel bénéfice sur ma santé mentale :)Alors, comment je me sens ? Je me sens apaisée, j'étais encore chonchon il y a quelques heures et le fait d'écrire et de me souvenir des semaines précédentes me remplissent de joie et d'amour.Et toi, comment tu te sens ?