El Capitan
Un tiers-lieu-auberge autogéré dans le bocage Normand
Tout à commencé ...
... Le lundi de Pâques 2023.
Ca fait déjà trois semaines que je suis partie d'Annecy. C'est ce qu'il m'aura fallu de temps pour passer faire coucou à la famille et participer à un stage sur la communication non-violente (CNV) en Belgique.
J'avais entendu parlé d'El Capitan par une amie rencontrée lors d'une formation et qui avait été bénévole là-bas. "Un tiers-lieu-auberge dans le bocage normand". Je ne sais pas ce qu'est un bocage, mais ça sonne bien. Et puis comme j'avais prévu d'être en région parisienne juste avant de démarrer mon voyage, ça ne faisait pas trop loin en distance. Faut dire qu'habitant la Haute-Savoie, je ne côtoie pas beaucoup l'ouest de la France, c'est donc avec plaisir que je m'en vais découvrir de nouvelles contrées lointaines !
Me voilà dans le train direction la Normandie ! Un ami rencontré pendant mon stage sur la CNV, et qui s'avère être également bénévole à El Capitan, m'accueille chaleureusement à la gare de Briouze pour m'emmener aux Tourailles, petit village où se situe El Capitan. A peine m'a t-il déposée à l'auberge que j'ai juste le temps de saluer quelques têtes avant de partir avec lui courir dans le bocage. Entre deux averses, je découvre un paysage vert, vallonné, avec de grandes haies qui délimitent des petites parcelles agricoles où quelques vaches et chevaux passent le temps. On se faufilent entre les pâturages, via des petits chemins de traverse, de la gadoue pleins les pieds. On parle le langage de la CNV tout le long de la course. A la fois émerveillée par la beauté du paysage et enjouée par l'accueil, je sens déjà que je vais passer un séjour ressourçant.
C'est quoi, El Capitan ?
Selon Google, c'est le nom d'une formation rocheuse verticale de 900 m de haut située dans la vallée de Yosemite aux États-Unis, très connue dans le monde de l'escalade. C'est aussi la douzième version majeure du système d'exploitation OS X, utilisé par les Macintosh d'Apple.
Mais dans le bocage, El Capitan, "El Cap", c'est la maison d'un normand louée depuis quatre ans par un collectif de jeunes trentenaires acteur.rice.s de la transition. Leur intention initiale est de favoriser l'arrivée d'une communauté de personnes qui partagent les mêmes valeurs et qui souhaitent œuvrer ensemble à la transition du territoire normand.
C'est un tiers-lieu qui connecte les habitant.e.s du territoire, entre eux et avec des gens de passage. Lors de ma visite, j'ai croisé de nombreux profils : des agriculteur.rice.s venu.e.s discuter autour de la transmission de leurs terres, des voisin.e.s de l'auberge qui avaient fait un passage à El Cap avant de s'installer dans le bocage, des breton.ne.s curieux.se.s de découvrir les initiatives locales, des visiteur.euse.s venu.es se ressourcer, rencontrer de nouvelles personnes et visiter la région, et d'autres qui souhaitent simplement travailler dans un cadre cool. Pour animer ce petit monde, de nombreuses activités sont proposées, sous forme de semaines thématiques ou bien au travers d'ateliers réguliers. Il y en a pour tous les goûts !
El Cap, c'est aussi un espace d'expérimentation autour de la transition du territoire. De nombreux projets ont vu le jour, notamment la Coop, désormais un acteur bien connu dans le coin, qui accompagne à la fois des structures dans leur transition et qui teste de nouvelles idées en allant à l'écoute des besoins sur le territoire.
C'est également devenu un lieu d'accueil pour les associations et les entreprises qui partagent les valeurs de l'asso. Elles peuvent privatiser le lieu pour développer leur activité et créer du lien.
Enfin, El Cap c'est surtout un lieu de vie, qui expérimente le vivre ensemble sous forme d'une auberge en autogestion. A mon arrivée, j'ai été accueillie par un "aubergiste", un bénévole sur la semaine dont la mission est d'être le référent des lieux. Ils sont plus de 40 à se partager ce rôle et à faire vivre l'association, mais le noyau dur reste les initiateurs du projet. Car il faut dire que ça prend du temps de créer un lieu qui s'autorégule. Je constate qu'il est essentiel d'avoir quelques personnes convaincues, prêtes à y mettre toute leur énergie pour que ça fonctionne.
Attend, c'est quoi une auberge en autogestion ? Et bien c'est un lieu où tout le monde est responsable de gérer les espaces communs, de faire à manger, le ménage, éventuellement les courses s'il manque des victuailles. A El Cap, le prix de la nuitée et des repas sont à titre indicatif, la participation est libre et consciente. De l'autoresponsabilité, à tous les niveaux !ET moi, j'en ai pensé quoi ?
J'ai vraiment aimé ce début de parcours. Après trois semaines à voir du monde, je suis arrivée la tête chargée de pensées et beaucoup de fatigue accumulée. Je craignais un peu de débarquer dans un lieu avec beaucoup de bruit et des activités prévues tous les soirs. Connaissant mon FOMO (Fear of Missing Out), je n'aurai rien voulu louper... Par chance, je suis arrivée dans une semaine "calme" et j'ai vraiment pu prendre du temps pour moi, pour me ressourcer. Nous étions trois "permanent.e.s" et j'ai pris beaucoup de plaisir à découvrir ces personnes. J'ai aussi pu rencontrer au fur et à mesure les habitant.e.s du coin, poser touuuuutes les questions que j'avais sur leur parcours et sur le lieu. Je suis vraiment reconnaissante d'avoir été si chaleureusement accueillie, et j'ai été très inspirée par l'engagement des un.e.s et des autres, leur détermination à vouloir faire bouger les lignes.
Je trouve le modèle d'El Capitan très intéressant, la fluidité apparente dans cette dynamique d'autogestion. Je retiens qu'un projet de ce niveau ne se crée pas en un jour et qu'il faut beaucoup d'élan pour que ça fonctionne. Démarrer petit, miser sur du système D dans un premier temps, ne pas s'encombrer de règles au début, créer un noyau dur avec une culture commune forte, progresser sur une dynamique test&learn, prendre le temps nécessaire, faire des erreurs, communiquer, accepter que des gens partent pour sauver le projet. Puis créer l'engagement, fédérer pour mieux déléguer, mettre en place des outils une fois que le succès du projet est suffisamment démontré, s'organiser, définir des rôles, et surtout : lâcher prise.
Ca me questionne sur mes envies de créer un lieu comme celui-ci ailleurs. Je suis convaincue que c'est un bel espace pour créer du lien et dynamiser un territoire, et ce sont des valeurs qui m'animent beaucoup aujourd'hui. C'est aussi ce genre de projet qui permet d'expérimenter la vie en collectif et les enjeux autour de la communication. Un bel espace pour en apprendre toujours un peu plus sur soi au travers des dynamiques de groupe.
Vais-je donc partir sur ce type de projet à mon retour ? J'ai six mois pour le découvrir... A bientôt cher.e.s lecteur.ice.s, dans le Cotentin ;)