La Ferme Permabocage

Lutter pour préserver le Vivant

Panneau à l'entrée de la Ferme Permabocage

Les irréductibles Gaulois du Pays de Retz

Après un rapide passage à Nantes pour faire la transition entre le Bois du Barde et ma prochaine destination, je me retrouve en Loire-Atlantique dans le Pays de Retz, du côté de Pornic, à la Ferme Permabocage.C'est le premier lieu de mon voyage que je n'ai pas choisi via le bouche-à-oreille. J'avais envie de tester une expérience focalisée sur du bénévolat à la ferme pour compléter celles axées sur le vivre-ensemble en écolieu. Alors je suis passée par la plateforme wwoof France et j'ai tout simplement regardé les fermes les mieux notées dans le Nord Ouest de la France. Il y avait de nombreux commentaires sur une ferme en maraichage tenue par un certain "Yoann" et j'ai été rapidement enchantée par sa bienveillance dans nos échanges par écrit. Ce n'est pas sur un "whaou" que mon expérience à la ferme Permabocage a débuté. En arrivant sur les lieux, mon premier coup d'oeil critique s'est posé sur les nombreux espaces naturels jonchés d'herbes hautes qui recouvrent le domaine agricole, et les quelques caravanes aux allures vieillissantes. Mon besoin d'ordre s'est réveillé et je me suis entendue dire : "ce n'est pas très soigné ici, ça donne une impression de laisser aller". Je comprendrai plus tard qu'il s'agissait d'espaces en jachère et d'autres volontairement laissés sauvages pour la biodiversité ! Quand je repense à mon premier ressenti à la vue de ces terres, je me dis que j'ai fait beaucoup de chemin de pensées depuis ! Je fais la rencontre du fameux Yoann, 35 ans et de son père Hubert, lui aussi maraicher. La famille est propriétaire des espaces agricoles depuis de nombreuses années et se les partage avec pour activité économique principale la vente de paniers de fruits et légumes bio ainsi qu'un marché sur place tous les vendredi. Convaincu de l'importance de transmettre, Yoann organise également des ateliers et formations autour de ses pratiques paysannes.Lors de mon séjour, il y a aussi trois autres wwoofeur.euse.s, une stagiaire ainsi qu'un salarié à temps partiel pour aider à la ferme. Ici, le rythme est soutenu ! Il faut dire que le modèle est très éloigné de ma première expérience wwoofing au Bois du Barde. Je ressens beaucoup de stress de mes hôtes qui s'explique par l'engagement pris auprès de leur clientèle. L'enjeu est de taille : sortir chaque semaine des paniers bien garnis qui reflètent le montant que les consommateurs avance chaque mois. Ca peut sembler simple dit comme ça, mais les aléas dans ce métier sont nombreux, alors pas le temps de niaiser ! Rendez-vous à 8h30 pour se répartir les tâches de la matinée. Désherbage des fraisiers, plantation de tomates, concombres et autres cucurbitacées, récoltes de fèves et pommes de terre nouvelles, mise en place du système d'irrigation, etc. Autant d'actions à menées pour assurer une production soutenable dans le respect du Vivant. Je m'initie aux principes du maraichage sur sol vivant (MSV), à la permaculture. Mes hôtes m'expliquent leur pratiques en agroforesterie, en écopaturage. Je découvre l'intérêt des haies bocagères et j'apprends que des naturalistes sont venus recensés plus d'une centaine d'espèces animales différentes sur le terrain. Je suis impressionnée ! 

Cultures

Tiny en construction et bus reconditionné

Mobilhome et caravane

Le grand champ

Le monde paysan

Du lundi au vendredi, c'est quatre heures intenses chaque matin pour donner un coup de main. Une fois le boulot terminé, on se retrouve pour déjeuner tous.tes ensemble "au tunnel", avec des plats confectionnés à partir des légumes de la ferme. Quel plaisir ! A table, je réalise au fur et à mesure des échanges de l'engagement de Yoann et de son père pour la préservation du Vivant, et des nombreuses luttes dans lesquelles ils se battent corps et âmes depuis des années. Le monde paysan, jusque là méconnu pour moi, s'ouvre petit à petit à travers le prisme militant. Je savais que l'agriculture et surtout l'élevage, ainsi que l'agro-industrie, font partie des gros émetteurs de gaz à effet de serre et sont donc des contributeurs majeurs du réchauffement climatique. Mais l'eau, la biodiversité et notre alimentation sont aussi à mal du aux pratiques agricoles conventionnelles et aux nombreux lobbyistes du secteur. En parlant avec des paysan.e.s engagé.e.s, j'ai compris l'intérêt de lutter contre des projets aberrants dont l'unique objectif est de renforcer un système capitaliste qui n'est plus soutenable. Et des projets aberrants, il en existe des milliers ! A titre d'exemple, la famille de la ferme a récemment milité contre la création d'un surfparc. Ce projet devait être implanté sur un étang d'eau potable à quelques kilomètres de l'océan... Selon Yoann, il manque du monde dans les luttes. Les mouvements des Colibris et de la Non-Violence auraient ralenti le militantisme en détournant le militant de ses actions coups de poing pour créer plutôt des oasis de vie isolées du monde. Les écolieux seuls avec pour projet unique de vivre ensemble et de tendre vers l'autonomie n'apportent pas une résistance au système actuel. Penser le monde de demain a du sens seulement si on se bat pour que celui d'aujourd'hui change et que les inégalités prennent fins. C'est un acte privilégié que de pouvoir se mettre au vert en campagne dans une jolie maison à rénover. Ce n'est pas accessible à tout le monde. Ses réflexions me bousculent et me font réfléchir. J'ai toujours vu l'écolieu comme un objectif. Mais il est clair que j'ai envie de contribuer à un monde meilleur. Quelles actions mener pour lutter contre les inégalités, le réchauffement climatique, la perte de la biodiversité ? J'ai l'impression qu'une partie de la réponse peut se trouver dans l'agriculture.Proposer d'autres manières de pratiquer l'agriculture, se défaire des énergies fossiles, favoriser des méthodes respectueuses des sols et des êtres-vivants, préserver les terres agricoles contre les promoteurs immobiliers et les agriculteurs conventionnels, valoriser celle.ux qui chaque jour se battent pour nous offrir une nourriture saine, locale alors qu'iels vivent dans la précarité et permettre à tous.tes de se nourrir. Il ne s'agit pas de réinventer les pratiques, elles sont déjà bien connues. Il s'agit de renverser la tendance pour qu'elles deviennent la norme. J'y vois un acte militant que d'être paysan.ne. C'en est aussi un d'être consommateur.rice. Acheter son pain et ses légumes en bio et local, c'est favoriser une filière respectueuse de l'environnement. Devenir végétarien.ne, c'est limiter son empreinte carbone. Tout comme repenser sa manière de consommer au quotidien : non pas en remplaçant par d'autres choses et d'autres services "plus green", mais en se questionnant sur son besoin de consommer ces choses et ces services.Je réalise aussi l'importance de sortir la tête des bouquins, des conférences, des vidéos, des meetings en tout genre sur l'écologie et le social pour passer à l'action. J'ai eu l'opportunité d'assister à une réunion publique organisée par la ville de Pornic sur la thématique des haies bocagères. Il était question "de se demander comment on pouvait envisager de proposer des directives à la région pour discuter la mise en place éventuelle de solutions pour limiter la destruction des haies" blablabla. L'exposé sur les haies donnait l'impression qu'on avait découvert un nouveau puit de carbone qui allait résoudre tous nos problèmes ! Sur le moment, l'éloquence du conférencier et ces jolies slides m'ont convaincu. Jusqu'à que je comprenne que le sujet des haies est bien connu dans la région, que ça fait des années que les paysan.nes se battent pour leur préservation, que les solutions sont déjà largement identifiées et que pourtant les haies continuent à être rasées massivement chaque année... Du temps de perdu là où on n'en a déjà si peu... Parler, parler, parler, se dire inquiet.e, concerné.e, se renseigner, apprendre, lire : c'est une phase nécessaire, importante, mais je suis convaincue qu'il est utile de savoir s'arrêter d'emmagasiner de la connaissance pour enfin laisser place à l'action. Je ne maitriserai jamais tout sur le climat ou sur les inégalités sociales. Il y aura toujours des nouveaux chiffres, des nouvelles personnes inspirantes qui partageront leurs expériences. A mon tour d'agir ! Je vois mon expérience à la ferme Permabocage comme un tournant dans mes réflexions. J'ai eu des discussions riches, autour de la terre, du Vivant, des pratiques paysannes, de l'anarchie, du militantisme. J'ai rencontré des personnes inspirantes qui ont éveillées en moi une envie forte d'engagement. Je sens que depuis quelques temps j'ai atteint les limites de prises d'initiatives à mon échelle individuelle. J'ai envie d'agir collectivement pour viser des résultats plus rapides et plus conséquents. L'idée de la ferme collective commence à murir dans mon esprit. Je partage les valeurs portées par le milieu paysan tout comme l'idée de revenir à un métier essentiel. Militer pour une alimentation saine, accessible à tous.tes et respectueuse de l'environnement me plaîtNéanmoins, je remarque que le travail peut être très pénible, stressant, et demande de faire des sacrifices. Ce n'est pas une petite décision, alors je vais creuser le sujet. Je retourne à Annecy pour deux semaines de "break" dans ce voyage, c'est l'occasion d'aller voir quelques initiatives par chez moi ! A très vite :)

Le tunnel d'accueil

A table !

Coin chill dans le tunnel d'accueil

La porte Infokiosque

A chaque fin de page d'un nouveau récit, j'ai envie de me demander "comment je me sens ?". Cette pratique, découverte lors de mon stage de Communication Non-Violente, permet de mettre de la conscience sur ses émotions en mettant des mots sur ce qui se joue à l'intérieur de nous à l'instant T. Pour moi, ça a un réel bénéfice sur ma santé mentale :)Alors, comment je me sens ? Déterminée, car je sens que je prends davantage position dans mes propos. Soulagée aussi car j'ai un peu trainé pour sortir ce récit. J'ai le sourire aux lèvres en pensant à la tête de certain.es en le lisant.Et toi, comment tu te sens ?